« Habituellement, le malheur suit la ligne féminine. Comme certaines anomalies génétiques, il se transmet de mère en fille. En se transmettant, au lieu de s’affaiblir, il devient de plus en plus intense, de plus en plus profond et indéracinable. Pour les hommes, à l’époque, c’était très différent, ils avaient leur métier, la politique, la guerre ; leur énergie pouvait trouver un exutoire. Pour nous, il n’en était pas ainsi. Nous, pendant des générations et des générations, nous n’avons connu que la chambre à coucher, la cusine, la salle de bains ; nous avons accompli des milliers et des miliers de pas, de gestes, en traînant la même rancoeur, la même insatisfaction.
Je suis devenue féministe ? Non, ne crains rien, j’essaie seulement de regarder derrière moi avec lucidité.
Tu te souviens des nuits du 15 août, quand nous allions sur le promontoire pour regarder les feux d’artifice tirés de la mer ? De temps à autre, il y en avait un qui, même s’il explosait, n’arrivait pas à atteindre le ciel. Voilà, quand je pense à la vie de ma mère, à celle de ma grand-mère, quand je pense à la vie de beaucoup de gens que je connais, c’est cette image-là qui me vient à l’esprit – des feux qui implosent au lieu de s’élancer vers le haut. » Susanna Tamaro
